jeudi, décembre 8, 2022
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Arrêté, battu et violé: le vécu d’un manifestant iranien

 Par Esfandiar Poorgiv

The Guardian (guardian.co.uk), 1er juillet – Afchine, un commerçant du sud-ouest de l'Iran, affirme que l'un de ses amis a été battu et violé à plusieurs reprises, après avoir été arrêté dans un rassemblement de l'opposition, à la suite des élections contestées du mois dernier. Il a répété ce qu’il a entendu à Esfandiar Poorgiv, un journaliste et universitaire. Ce récit est publié ici, dans le cadre du projet du Guardian dont l’objectif est de retrouver les traces de ceux qui ont été tués et arrêtés au cours des récents troubles en Iran. Le Guardian n'a pas été en mesure de vérifier ce récit de manière indépendante.

Il est venu à mon magasin autour de 10H30. Il venait tout juste d'être libéré. Son visage était meurtri. Ses dents étaient brisées et il pouvait à peine ouvrir les yeux.

Il n'était même pas dans la politique. C’était juste un jeune de 18 ans assez ordinaire en dernière année de lycée. Avant l'élection, il est venu me voir pour me demander comment il devait voter. Nous étions proches. Son père est un partisan d'Ahmadinéjad.

Après sa sortie de prison, il était allé directement chez lui, mais son père ne l’avait pas laissé entrer. Il n'a pas dit à son père qu'il avait été violé. Au début, il ne me l'a pas dit non plus. C’est le médecin qui l’a remarqué et qui me l'a dit.

Lorsqu’il est venu à mon magasin, il s'est effondré sur une chaise. Il a dit qu'il n'avait nulle part où aller et il m’a demandé s'il pouvait rester chez moi. J'ai appelé un ami qui est médecin pour qu’il vienne le voir à la maison. Ensuite, je l'ai emmené chez moi.

Il était blessé à l’épaule et aux bras. Il avait des marques de coupures au visage. Pas de fractures des os, mais il avait tout le corps noir. J’ai voulu prendre quelques photos, mais il ne m’a pas laissé faire. Le médecin a dit qu’il n’avait plus que quatre dents intactes, les autres avaient été brisées. On pouvait difficilement comprendre ce qu'il disait.
Ensuite, le médecin m'a dit ce qui s'était passé. Il avait subi une rupture du rectum et du côlon. Le médecin craignait une hémorragie. Il a proposé de nous emmener à l'hôpital immédiatement.

Il a été admis à l’hôpital sous un faux nom et avec le numéro de sécurité sociale de quelqu'un d'autre. Les infirmières étaient en pleur. Deux d'entre elles se demandaient quelle sorte de bêtes s’était acharnée sur lui. C’était un homme brisé. Il nous a dit de ne pas gaspiller notre argent pour lui et qu'il allait se suicider.

Il avait été arrêté à Chiraz, le 15 juin, le lundi qui avait suivi l'élection. De jeunes hommes robustes avaient formé un bouclier humain autour des manifestants. Il était parmi eux. Il a dit qu’il a réussi à donner des coups à quelques policiers anti-émeutes. Mais qu’ensuite, ils l’avaient attrapé et frappé.

« Ce jour-là, j'ai été détenu dans une fourgonnette jusqu’au soir, puis, j’ai été transféré dans une cellule d'isolement où je suis resté pendant deux jours », a-t-il dit. « Ensuite, j'ai été maintes fois interrogés, battus et suspendu au plafond. Ils appellent cela "le poulet rôti". Ils vous attachent les mains et les pieds ensemble et vous accrochent au plafond. Ensuite, ils vous font pivoter et vous frappent avec des câbles.
« Ils nous donnaient à boire de l'eau chaude et un repas par jour. Ils nous frappaient constamment. Lors des interrogatoires, ils m’ont demandé si je recevais des instructions de l'étranger. Je croyais que j'allais être envoyé dans un centre de détention. Mais ils m'ont envoyé dans un endroit qu’ils appelaient "la cellule des racailles". Il y avait là-bas quelques autres jeunes de mon âge. J'ai demandé à un gardien la raison pour laquelle je n’avais pas été envoyé dans un centre de détention. Il m’a répondu : "tu vas être notre invité pour un petit moment".

« Pendant les interrogatoires, j’ai refusé de passer aux aveux. Ils m’ont dit: "demande à tes camarades ce que nous allons vous faire si vous ne coopérez pas". D'autres qui se trouvaient dans la salle avaient également été arrêtés le 15 juin. A ce moment là, j'ai été tenté de passer aux aveux, mais je ne l'ai pas fait. Le troisième et le quatrième jour, ils m’ont battu de nouveau. Ils insistaient que nous avions agi sur instructions de l'étranger. Je ne cessais de dire que nous voulions seulement protester contre les fraudes et pour réclamer le respect de nos voix.

« C'était samedi ou dimanche qu’ils m'ont violé pour la première fois. Il y avait trois ou quatre gars énormes que nous n’avions pas vu auparavant. Ils sont venus vers moi et m'ont arraché mes vêtements. J'ai essayé de résister, mais deux d'entre eux m'ont allongé de force et le troisième l’a fait. Il a fait cela devant les quatre autres détenus.

« Mes codétenus, en particulier le plus ancien, a essayé de me consoler. Ils m’ont dit que personne ne perd sa dignité à cause d’un acte pareil. Ils ont fait ça à deux autres de mes compagnons de cellule les jours suivants. Puis, c’est devenu une routine. Nous étions si faibles et tellement battus que nous ne pouvions rien faire.

« Ensuite, les interrogatoires ont repris. Ils ont dit : "si vous ne retrouvez pas votre bon sens, nous vous enverrons à Adel-Abad [une autre prison à Chiraz] au quartier des pédophiles, de sorte que vous receviez ce type de traitement chaque jour. » J'ai été tellement affaibli que je ne savais pas quoi dire. Ensuite, ils m’ont demandé avec qui j’avais été en contact. Je leur ai dit que je n'avais de contact avec personne, que j'ai été informé sur les manifestations sur Internet.

« J’ai subi la même supplice, jusqu'à ce que j’ai été libéré ce matin. Au cours de la dernière semaine, il n'y a pas eu d'interrogatoire, ni de coups. Seulement des viols et l'isolement. »

C’est ce qu'il nous a dit. Mais il ne pouvait pas articuler ses mots. Il était dans une grande souffrance physique et morale au moment où il parlait. Je lui ai demandé la permission de relater son histoire afin qu’on essaye de faire quelque chose pour ceux qui sont encore dans les prisons.
*Esfandiar Poorgiv est un pseudonyme.

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