
La dictature cléricale entre dans l’automne 2025 dans un désarroi visible. Derrière les slogans habituels de force et de défiance, l’élite dirigeante iranienne est engagée dans une guerre civile ouverte, faite de mots et de factions. Ministres, parlementaires et même les médias d’État exposent désormais leurs échecs respectifs avec une franchise inédite depuis les années 1980. Pourtant, malgré le chaos interne, la rhétorique du régime envers le monde extérieur s’est encore intensifiée, tentant de masquer sa faiblesse sous la défiance.
Science de la bombe, théâtre du déni
Lorsque Mahmoud-Reza Aghamiri, directeur de l’Université Shahid Beheshti et vétéran de l’appareil nucléaire du régime, a déclaré à la télévision d’État que « nous avons la capacité de fabriquer la bombe et que nous pourrions le faire de la meilleure façon si nous le décidions », il a momentanément dépouillé le régime d’une de ses prétentions de longue date. Sa remarque selon laquelle tout scientifique nucléaire « doit savoir comment une bombe est fabriquée » contredisait des années d’insistance officielle sur une intention purement pacifique. Sa mise en garde – attribuant à la fatwa de Khamenei le mérite de la retenue – était superficielle.
La diffusion d’une telle affirmation dans les médias officiels souligne à la fois l’orgueil et l’insécurité. Sur le plan intérieur, elle signale à une base démoralisée que le régime est inflexible après la guerre des Douze Jours de juin et la réimposition des sanctions de l’ONU. Sur le plan international, c’est un message de désespoir : une menace destinée à exercer une influence à un moment où Téhéran est plus isolé que jamais. Plus la vantardise est forte, plus profonde est la faiblesse qu’elle dissimule.
Appels désespérés
Au sein du système, l’autocritique publique s’est substituée à un véritable changement. Lors d’une apparition télévisée le 14 octobre, le président du régime, Massoud Pezeshkian – un fidèle du régime qui lutte désormais pour se distancier des dysfonctionnements qu’il sert – a déploré : « Nous sommes déséquilibrés sur tous les plans : eau, électricité, gaz, salaires, terres – tout est à la limite.»
Que le président en exercice qualifie son propre gouvernement d’injuste est remarquable. Mais les lamentations de Pezeshkian n’étaient pas de la rébellion, mais du théâtre. Il a simultanément loué la « longue vie et l’honneur » du Guide suprême tout en dénonçant le pourrissement de l’État bâti autour de lui. Son ton a exprimé le paradoxe de l’Iran d’aujourd’hui : un régime si divisé que même sa figure de proue doit admettre son échec, mais si fragile que personne n’ose imputer la responsabilité à l’homme au sommet.
La réapparition soudaine de l’ancien président Hassan Rohani après des mois de silence a révélé le vide autour de Khamenei. Rohani, contestant ouvertement le refus de Khamenei de négocier avec Washington, a dénoncé la télévision d’État comme une « machine à haine » et a déclaré que l’Iran devait reprendre les négociations avec le monde, insistant sur le fait qu’« il est faux de dire que nous devons choisir entre la guerre et la reddition ». Son défi ne reflète pas un regain de confiance, mais plutôt sa perception d’un Guide suprême affaibli, dont l’autorité ne fait plus taire la dissidence, même au sein de l’establishment.
Parlement en désordre
L’effondrement de façade de l’unité s’est particulièrement marqué au Majlis (Parlement), où les séances ressemblent désormais à des bagarres de rue. Le 14 octobre, les législateurs se sont interpellés, accusant les ministres d’incompétence, de mauvaise gestion et de corruption. Un député s’est écrié : « Le pain s’est transformé en briques, le poulet s’est envolé et la viande a disparu. » D’autres ont exigé que le président agisse contre les « profiteurs et les parasites ».
La scène a dégénéré en échanges de paroles ouverts, les législateurs s’accusant mutuellement d’enfreindre la procédure et de mentir au public sur leurs propres salaires. Même les loyalistes ont déploré que « la colère du peuple est déjà suffisante ». Il ne s’agit pas de dissidents réformistes, mais de membres du régime qui reconnaissent l’effondrement de la gouvernance. Leur fureur est à la fois sincère et performative : un désaveu préventif de toute responsabilité avant la prochaine explosion de troubles publics.
La bataille du GAFI et la peur de l’exposition
Une autre fissure est apparue concernant la décision longtemps retardée de l’Iran d’adhérer à la convention de lutte contre le financement du terrorisme (CFT). Des factions extrémistes ont averti que son respect obligerait Téhéran à divulguer les pistes financières le reliant au Hezbollah, aux Houthis et à d’autres réseaux mandataires.
Le député Mahmoud Nabaviyan a qualifié l’accord de « menace directe pour la sécurité nationale », tandis que d’autres ont accusé le gouvernement de « fournir des renseignements à l’ennemi ». Les opposants ont rétorqué que son blocage renforcerait les sanctions et asphyxierait davantage le système bancaire. Le débat a dégénéré en accusations mutuelles de trahison soit de « la révolution », soit de « l’intérêt national ».
Cette paralysie révèle le dilemme structurel du régime : la transparence révélerait le financement secret des milices à l’étranger, mais le secret assure un isolement économique durable. Chacun de ces choix comporte un risque existentiel.
Ainsi, le régime oscille, rhétorique autoritaire, politiquement paralysé.
Une Chambre divisée
Le journal Ebtekar a confirmé ce que les responsables nient : une faction au sein du Parlement cherche à destituer simultanément plusieurs ministres afin d’affaiblir, voire de destituer, le président Pezeshkian. Cette campagne n’est pas motivée par l’idéologie, mais par une vengeance factionnelle, notamment de la part de personnalités proches du président Ghalibaf et du réseau politique des Gardiens de la révolution. Même les médias du régime parlent désormais de « loups qui se dévorent les uns les autres ».
Parallèlement, des figures plus anciennes comme Ali Akbar Nategh-Nouri remettent ouvertement en question les mythes fondateurs, qualifiant la prise de l’ambassade américaine en 1979 de « grave erreur ». En moins de 24 heures, Kayhan, le quotidien phare de Khamenei, l’a dénoncé pour avoir « écouté les murmures des déviants ». Une telle férocité trahit la peur : lorsque les vétérans du régime commencent à douter des moments sacrés de la révolution, le ciment idéologique disparaît.
Le jugement à venir
Les dirigeants iraniens sont désormais confrontés à des crises convergentes : contraction économique, fragmentation des élites, colère populaire et isolement international. Les fanfaronnades nucléaires, l’autocritique poétique, les cris télévisés : autant de symptômes d’un régime qui s’effondre sous ses propres contradictions.
Un État incapable de réconcilier ses factions, de réformer son économie ou de dire la vérité à son peuple n’a d’autre issue que la répression. Or, la répression a perdu son pouvoir dissuasif. Le système clérical parle toujours le langage de la révolution, mais ses institutions souillent le pays. Dans chaque cri de « résistance », on perçoit l’écho de la peur : la crainte que la prochaine confrontation n’ait lieu pas à l’étranger, mais dans les rues d’Iran.

