L’ombre tentaculaire de Téhéran

Maliki et KhameneiIrak. Alors que le monde était focalisé sur l’occupation américaine, il n’a pas vu se développer l’ingérence envahissante de l’Iran dans ce pays. Le repli des Alliés, les législatives de mars et la situation intérieure irakienne changeront-ils la donne ?

Par Khalil Attyah

Afrique Asie, février 2010 – Les ingérences iraniennes en Irak ont commencé bien avant que la guerre américaine ne se termine le 9 avril 2003. D’abord négligées tant par les forces d’occupation que par les nouvelles autorités irakiennes, ces interventions ont rapidement été dénoncées par les deux parties, sans qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise pour les contrer. Aujourd’hui, l’Irak fait face à des phénomènes sociaux qui sont, pour la plupart, les résultats d’ingérences étrangères, comme le conflit entre chiites et sunnites dont on ne parlait pas avant le renversement de l’ancien régime.

Les marionnettes des ayatollahs

En 2006, la Résistance iranienne a révélé que 32 000 agents de la force Qods des Gardiens de la révolution (ou Pasdaran), travaillaient en Irak et touchaient un salaire versé par l’Iran. Une partie de ces agents forme les commandos de la mort, d’autres occupent des postes sensibles, notamment au ministère de l’Intérieur ou dans des instances locales, certains sont même députés. Ils se sont infiltrés en Irak, dès la fin de la guerre, en traversant l’immense frontière entre les deux pays qui échappait au contrôle des Américains. Ils sont pour la plupart Irakiens, mais certains ont la double nationalité. Nombre d’entre eux sont des militaires de la 9e brigade Badr et de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak (Asrii), sous le contrôle de la famille Hakim.

L’Asrii a été totalement fabriquée par le régime de Téhéran. Elle a vu le jour en Iran dans les années 1980 et est considérée comme le bras irakien du guide suprême. L’ancien chef du judiciaire iranien, l’ayatollah Chahroudi, a été pendant longtemps le porte-parole de l’Asrii. Quant à la 9e brigade Badr, elle est en réalité un organe des Pasdaran dont les rangs sont remplis de prisonniers de guerre irakiens. Elle a été fondée par un certain Ismaïl Daghayeghi, un Iranien membre des Pasdaran tué sur le front. La plupart des commandants supérieurs de Badr ont été des Iraniens.

Mais les agents du régime des mollahs ne se sont pas limités à contrôler Badr et l’Asrii, têtes de pont iraniennes en Irak. Le premier ministre Nouri al-Maliki en personne, chef d’une branche du parti Dawa, est redevable à l’Iran. Il a passé de longues années dans ce pays où il a été entraîné dans le camp Ghayour des Gardiens de la révolution. Il a aussi commandé les unités du Dawa lorsque ce parti était engagé dans des activités terroristes, comme celles contre l’ambassade américaine au Koweït en 1983. Même après la chute de l’ancien régime, un de ses conseillers a demandé à la force Qods de fournir des armes et des équipements à son mouvement.

Si les Américains ont cédé leur place, début 2009, aux forces irakiennes pour la sécurité en Irak et restent cantonner dans leurs casernes depuis juin dernier, l’ingérence iranienne, elle, n’a pas cédé de terrain. Ce nouveau contexte sécuritaire, ajouté aux enjeux des élections législatives prévues en mars, devrait, au moins pour les quatre prochaines années, définir l’équilibre des forces à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak. Et ce d’autant plus que les occupants américains devraient quitter l’Irak définitivement fin 2011.

La gestion de la sécurité a été rétrocédée au gouvernement irakien au moment où les opérations terroristes diminuaient en quantité et en qualité, atteignant alors un seuil minimum depuis l’occupation. Il ne semblait pas inconcevable de penser que ce niveau de sécurité relatif allait perdurer, voire continuer à décroître. Il n’en a rien été. Les opérations les plus sanglantes se sont produites ces derniers mois contre des institutions d’État, comme celle contre le ministère des Affaires étrangères, ou tel l’attentat perpétré dans la ville de Ramadi, dans la province d’Al-Anbar, qui serait, selon le vice-président irakien, un prélude au démantèlement sécuritaire du pays.

La complicité de l’Iran dans cet attentat a été abondamment démontrée. La télévision Babeliah a même révélé un document, le 1er janvier 2010, révélant qu’une équipe iranienne, aux ordres du ministère iranien du Renseignement, aurait agi à l’aide de deux voitures bourrées d’explosifs contre les ministères de la Défense, de l’Immigration et du Logement. Pis : le document montre que le gouvernement irakien aurait été informé avant les attentats. À la suite de la vague d’explosions précédente visant le ministère des Affaires étrangères, le chef du renseignement irakien, le général Mohammad al-Chahwani, a démissionné pour protester contre le refus du gouvernement de dénoncer le rôle du régime iranien dans les attentats.

Cette dégradation de la situation délivre un message clair : l’Iran veut peser de tout son poids en Irak et entend bien que personne, en particulier le gouvernement irakien, ne l’oublie.

Voué à l’échec

Autre enjeu d’importance pour l’ingérence iranienne dans un Irak qui n’est plus sous le contrôle des Américains : les prochaines élections législatives. Elles détermineront le sort du premier ministre ainsi que la composition du nouveau pouvoir. On peut prédire que le scénario souhaité par l’Iran aura du mal à s’imposer. La coalition voulue par Téhéran, en effet, n’a pu se constituer autour de Nouri al-Maliki. En revanche, une coalition formée de forces indépendantes hostiles à l’influence iranienne a vu le jour. Elle pourrait bien surprendre.

L’existence d’un front composé de forces laïques, chiites hostiles à l’Iran et sunnites, est, en soi, une épine dans le flanc de la politique iranienne en Irak. Du coup, Téhéran réactive la machine « anti-Baas » devant la menace. Elle tente d’écarter l’aile sunnite de la coalition sous prétexte qu’elle est composée d’anciens « baasistes ». Les forces démocratiques et le peuple irakien préparent, eux, une contre-offensive. Les prochaines élections s’annoncent donc déterminantes pour jauger le poids réel de l’Iran en Irak.

Autre facteur : l’échec de ce régime à éradiquer ses opposants au camp d’Achraf, en Irak. La démonstration de force que voulaient administrer les gouvernants iraniens a tourné court. Sur sommation publique du guide suprême Khamenei, ils enjoignaient au président irakien de fermer Achraf (voir encadré). Résultat, l’enlisement dans le désert irakien après une aventure de plusieurs mois imposée à Bagdad par Téhéran qui a fait onze morts et des centaines de blessés parmi les habitants d’Achraf. Le temps ne joue pas en faveur du régime des mollahs ni en Irak ni en Iran. Cette raison est d’ailleurs le seul facteur sérieux qui pourrait empêcher que l’intervention américaine désastreuse en Irak ne se termine par l’offrande, sur un plateau d’argent, de ce pays à Téhéran.

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Achraf résiste

Le camp d’Achraf en Irak se trouve au nord-est de Bagdad, en Irak. Quelque 3 400 opposants iraniens membres de l’organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (Ompi) y vivent depuis plus de deux décennies. Pendant la guerre de 2003, Achraf n’a pas pris part aux hostilités. Après avoir bombardé le camp à la demande du régime iranien, les forces américaines ont désarmé les résidents, s’engageant en contrepartie à les défendre comme « personnes protégées par la IVe Convention de Genève ».

À partir de janvier 2009, la responsabilité de la protection du camp, qui s’est transformé au fil des ans en véritable cité, est passée aux forces irakiennes. Le régime iranien n’a jamais cessé de demander aux autorités irakiennes d’expulser ces opposants, voire de les extrader vers l’Iran, les exposant ainsi aux risques d’exécution et de torture.

Finalement, après quelques mois d’hésitation et de pression, les forces armées irakiennes ont envahi le camp les 28 et 29 juillet 2009, sous prétexte de vouloir y installer un poste de police. Onze habitants ont trouvé la mort et plus de 500 ont été blessés. Trente-six habitants ont été arrêtés par les forces irakiennes.

Une mobilisation internationale a vu le jour pour les protéger. Une grève de la faim a été entamée par les trente-six otages, suivie par des centaines d’habitants d’Achraf. À Washington, Berlin, Londres et d’autres capitales européennes, la communauté iranienne a organisé des grèves semblables et des manifestations quotidiennes. En septembre, un juge local a acquitté de manière définitive les trente-six détenus. Mais ils n’ont été libérés qu’à la suite de soixante-douze jours de grève, dont sept jours de grève sèche, et rendus au camp d’Achraf, le 7 octobre à deux doigts de la mort.

La Mission d’assistance des Nations unies pour l’Irak (Manui) a établi un observatoire quasi permanent à Achraf, qui doit empêcher une récidive du gouvernement irakien. Après avoir menacé, à plusieurs reprises, de déplacer de force les habitants d’Achraf vers un lieu éloigné et désertique, les forces irakiennes sont venues sur place le 15 décembre 2009, accompagnées de journalistes et de quelques autobus pour emmener les résidents « cherchant » à quitter le camp.

Les bus sont repartis à vide… Même l’ambassadeur iranien en Irak a été contraint de reconnaître que le projet de déplacement forcé avait échoué. Du moins pour l’instant.