Iran-terrorisme : Les Tours Khobar

Iran-terrorisme : Les Tours KhobarDe LOUIS J. FREEH

The Wall Street Journal du 23 juin – (intégral) Il y a dix ans ce dimanche, agissant sous les ordres directs des hauts dirigeants du gouvernement iranien, le Hezbollah saoudien a fait exploser une bombe de 12000 kilogrammes de TNT qui a tué 19 soldats de première classe américains dans leur dortoir situé dans les tours Khobar à Dhahran, en Arabie Saoudite. L’onde de l’explosion a détruit le Building 131 et a grièvement blessé des centaines d’autres soldats de l’armée de l’air. Elle a tué également un nombre inconnu de civils saoudiens dans un parc situé aux alentours.

Les 19 Américains assassinés faisaient partie de la 4404ème Wing et risquaient leur vie pour veiller au respect de la zone d’exclusion aérienne du sud de l’Irak. Il s’agissait d’une mission mandatée par les Nations Unies après la guerre du Golfe de 1991 visant à empêcher Saddam Hussein de tuer les Chiites de son pays. Les victimes de Khobar, ainsi que les courageuses familles et amis qui vont leur rendre hommage ce week-end à Washington, méritent notre respect et notre honneur. Plus important encore, ils doivent rester inscrits dans nos mémoires, car la justice américaine n’a pas pu faire son travail.

Bien qu’un jury fédéral ait rendu ses accusations en juin 2001 (plusieurs jours avant que je quitte le poste de directeur du FBI et une semaine avant qu’il y ait prescription pour certaines des accusations portées contre 14 des terroristes), deux des principaux leaders de l’attentat, Ahmed Ibrahim al-Mughassil et Abdel Hussein Mohamed al-Nasser, vivent confortablement en Iran avec autant à craindre des Etats-Unis qu’Oussama ben Laden avant le 11 septembre (c’est-à-dire des marshals américains se pointant pour délivrer des mandats pour leur arrestation).

Solennel et personnel

Le contrecoup de l’attentat à la bombe de Khobar n’est qu’un exemple de la façon dont les gouvernements américains successifs s’y sont mal pris avec l’Iran. Le 25 juin 1996, le président Clinton a déclaré que l’on devait « remuer ciel et terre » pour trouver les terroristes et les livrer à la « justice ». En quelques heures, une équipe d’agents du FBI, le département médicolégal et du personnel technique étaient en route pour Khobar. Le président a annoncé aux Saoudiens et aux familles des 19 victimes que j’étais responsable de l’affaire. Cette mission est devenue pour moi très personnelle et solennelle, car cela voulait dire que j’étais la personne qui traitait directement avec les victimes qui ont survécu. Ces familles militaires disciplinées n’ont réclamé qu’une seule chose de moi et de leur pays : « S’il vous plait, trouvez qui a fait ça à nos fils, nos maris, nos frères et nos pères et livrez les à la justice ».

Il est vite devenu évident que M. Clinton et son conseiller à la sécurité nationale, Sandy Berger, n’avaient aucun intérêt à se confronter au fait que l’Iran avait fait exploser les tours. Ceci est stupéfiant, étant donné que le service de sécurité saoudien avait arrêté six des terroristes après l’attentat. Tandis que les agents du FBI examinaient les ruines du Building 131 dans une chaleur de 115 degrés, les terroristes ont avoué qu’ils avaient été entraînés par le service de sécurité externe iranien (le CGRI) à Beka Valley, et qu’ils avaient reçu leurs passeports de l’ambassade iranienne à Damas, ainsi que la somme de 250.000 dollars du général du CGRI Ahmad Sharifi pour l’opération.

Nous avons appris plus tard que les dirigeants du gouvernement iranien, dont le ministère de la Défense, le ministère du Renseignement et de la Sécurité (MOIS) et le bureau du guide spirituel, avaient sélectionné Khobar comme cible et missionné le Hezbollah saoudien pour mener l’opération. La police saoudienne nous a affirmé que les agents du FBI devaient interroger les terroristes en détention provisoire pour faire avancer notre enquête. Mais pour cela, le président américain devait demander personnellement l’autorisation au prince héritier saoudien Abdullah.

Ainsi pendant 30 mois, j’ai écrit et écrit encore la même chose au président, M. Berger et d’autres, c’est-à-dire d’insister pour que le FBI entre dans les prisons saoudiennes pour interroger les terroristes de Khobar. Et pendant 30 mois, il ne s’est rien passé. Les Saoudiens nous ont rapporté que le président et M. Berger n’avaient pas soulevé ce problème avec le prince héritier, ou bien l’avait soulevé mais sans faire aucune demande. A cette occasion, notre commandant en chef avait à la place demandé au prince Abdullah une contribution pour sa bibliothèque. M. Berger n’a pas même une seule fois, pendant les cinq années d’enquête coïncidant avec son mandat, posé des questions sur l’évolution de l’enquête.

Dans leur tentative ratée de soutien au FBI, une lettre du président adressée au président iranien Mohammad Khatami demandant de l’ « aide » dans l’affaire Khobar, a été envoyée aux Omanais, qui avaient des contacts directs avec M. Khatami. Ceci a été fait sans même en informer le FBI ou les Saoudiens qui, comme la lettre l’évoquait clairement, assistaient les Américains.  Nous avons appris l’existence de cette lettre uniquement parce qu’elle a été remise par erreur au guide spirituel, l’ayatollah Khamenei, qui a ensuite publiquement dénoncé les Etats-Unis. La situation était embarrassante pour les Saoudiens qui ont coopéré complètement avec le FBI en fournissant des preuves directes du rôle de l’Iran. Aussi bien le prince saoudien Bandar que le ministre de l’Intérieur, le prince Nayef, qui avaient pris de grands risques, et leur gouvernement aussi, pour aider le FBI, étaient désormais ébranlés par le président de l’Amérique.

L’administration Clinton avait pour intention d’ « améliorer » ses relations avec ce qu’elle percevait à tort comme un président iranien modéré. Mais elle voulait également se réserver le profit politique de proclamer au monde, et aux familles des 19 victimes, que l’Amérique poursuivait les terroristes de manière agressive. Lorsque je disais à M. Berger que nous pouvions clore l’enquête si cela portait atteinte à la politique étrangère du président, la réponse était toujours : « Remuez ciel et terre ».

Pendant ce temps, la secrétaire d’Etat Madeleine Albright et M. Clinton donnaient l’ordre au FBI d’arrêter de photographier et de relever les empreintes digitales des sportifs et des délégations culturelles d’Iran entrant aux Etats-Unis parce que les Iraniens se plaignaient de cette procédure d’identification.  Bien sûr qu’ils s’en plaignaient. Cela rendait la tâche plus difficile aux agents du MOIS et aux terroristes qui voulaient entrer en Amérique. La décision du président « en colère » et de M. Berger, qui disaient que le FBI contrariait leur tentative de rapprochement avec l’Iran, a prévalu contre moi. Enfin, frustré dans mes tentatives d’exécution de l’ordre de M. Clinton de « remuer ciel et terre », j’ai appelé l’ancien président George H. W. Bush. J’avais appris qu’il était sur le point de rencontrer le prince Abdullah pour un tout autre sujet. Après avoir intégralement informé M. Bush de l’impasse et lui avoir faxé les points sur lesquels je travaillais depuis plus de deux ans, il a personnellement demandé au prince héritier d’autoriser les agents du FBI à interroger les terroristes détenus.

Après sa réunion un samedi avec l’actuel roi Abdullah, M. Bush m’a appelé pour me dire qu’il avait fait la demande et que les Saoudiens allaient m’appeler. Quelques heures plus tard, le prince Bandar m’a demandé de me présenter à McLean (Virginie) lundi pour rencontrer le prince Abdullah. Lorsque je l’ai rencontré aux côtés de Wyche Fowler, notre ambassadeur saoudien, et du chef du contre-terrorisme du FBI Dale Watson, le prince héritier tenait mes points de travail dans les mains. Il m’a exliqué que M. Bush avait fait cette demande au nom du FBI puis a dit qu’il avait demandé au prince Bandar d’ordonner à Nayef de prendre des dispositions pour que les agents du FBI puissent interroger les prisonniers.

Plusieurs semaines plus tard, les agents ont interrogé les co-conspirateurs. Pour la première fois depuis l’attentat de 1996, nous avons obtenu la preuve directe de la complicité de l’Iran. Ce que M. Clinton avait refusé de faire pendant trois ans a été accompli en quelques minutes par son prédécesseur. Il s’agissait de l’événement décisif que nous attendions, et le ministre de la Justice et moi-même sommes immédiatement allés voir M. Berger avec la nouvelle des interrogatoires de la prison saoudienne.

Lorsque nous l’avons informé que notre enquête avait débouché sur la preuve que l’Iran avait fait exploser les tours Khobar, la réponse stupéfiante de M. Berger a été : « Qui est au courant ? ». Son commentaire suivant a été : « Ce ne sont que des rumeurs ». Lorsque je lui ai expliqué qu’en vertu des Rules of Federal Evidence (lois fédérales relatives à la preuve), les commentaires des détenus étaient un peu plus que des « rumeurs », pour la toute première fois, il a commencé à s’intéresser, et à s’inquiéter, au sujet du dossier. Mais cet intérêt ne s’est traduit en rien de plus que des réunions visant à « réparer les dégâts » de peur que le Congrès, et les Américains ordinaires, découvrent que c’est l’Iran qui a assassiné nos soldats. Après ces réunions, ni le président, ni personne dans l’administration, n’a jamais parlé à nouveau de Khobar.

Un message erroné

Malheureusement, ceci cadre avec un schéma plus large dans lequel les gouvernements américains envoient un message erroné à Téhéran. Pratiquement 13 ans avant que l’Iran commette son acte de guerre terroriste contre l’Amérique à Khobar, ce pays s’est servi de représentants, le Hezbollah libanais, pour tuer 241 Marines dans leur caserne à Beyrouth. La réponse des Etats-Unis à cet affront en 1983 a été de retirer nos forces militaires de la région. Une réplique aussi timorée n’a pas échappé à Téhéran. Comme avec Beyrouth, Téhéran a envoyé une fois de plus le message audible et clair du président américain qu’il n’y aurait pas de conséquences pour ses actes de guerre contre l’Amérique. Quant aux 19 combattants morts et leurs familles, leur commandant en chef les a abandonnés, laissant seulement le FBI continuer la bataille.

L’affaire de l’explosion des tours Khobar a été finalement portée en justice en 2001, grâce à la poigne personnelle du président George W. Bush et de la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Mais la justice se fait attendre. C’est tout ce qu’on peut faire, en fin de compte, des mandats d’arrestation et une procédure judiciaire. Ben Laden et ses deux mandats d’arrestation pré-11 septembre en est l’exemple typique.

Toutefois, une grande partie du ciel et de la terre reste encore à être remuée. Reste à savoir si l’affaire Khobar et ses fugitifs va apparaître sur la liste des requêtes de l’Amérique dans les « pourparlers » avec les Iraniens. Ou allons-nous finir par ignorer la justice et acheter une paix séparée avec notre ennemi ?

M. Freeh était directeur du FBI de 1993 à 2001.