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Iran : « Le temps presse pour la diplomatie »

Iran : « Le temps presse pour la diplomatie »L’Est Républicain – Pour la spécialiste du nucléaire, Thérèse Delpech, « le programme iranien prend toute sa signification s’il est militaire ». Explications.

Ça y est, l’Iran se place dans « le groupe des pays qui ont la technologie nucléaire », puisqu’en mesure de produire de l’uranium enrichi à 3,5 %. De fait, estimait hier le président ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, « la situation a complètement changé » : « Nous sommes un pays nucléaire et nous parlons désormais aux autres pays à partir de la position d’un pays nucléaire ». Avec ce message à l’égard de la communauté internationale : « Nous ne négocions avec personne sur les droits de notre peuple ». En l’occurrence, le droit à développer le nucléaire à des fins civiles.

– Thérèse Delpech, vous êtes chercheur, associée au centre d’études et de recherches internationales, directrice des affaires stratégiques au commissariat à l’énergie atomique, auteur de plusieurs ouvrages (1). Comment analysez-vous cette annonce du président iranien tandis qu’était attendu à Téhéran le patron de l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ?

– Cette annonce a un double but : faire la démonstration que Téhéran est capable, non seulement d’assembler les 164 centrifugeuses du pilote de Natanz beaucoup plus vite que prévu, mais aussi de le faire fonctionner et de produire l’uranium enrichi. Deuxièmement, de renforcer la propagande de Téhéran selon laquelle l’Iran n’est intéressé que par la finalité civile de l’enrichissement (taux de 3,5 %).

– Pourquoi les Européens n’y croient pas ?

– Si on enrichit de l’uranium à des fins civiles (à Natanz), c’est pour produire du combustible qui va alimenter un réacteur nucléaire (Boucheir pour l’Iran). Or, cet unique réacteur, qui est russe, est déjà alimenté par du combustible russe pour sa durée de vie (en vertu d’un contrat passé en février 2005). Il n’y a donc aucun besoin d’enrichir de l’uranium pour ce réacteur et il n’y en a pas d’autre. En outre, même si les Iraniens voulaient produire des combustibles pour cette installation, encore leur faudrait-il des codes, que la Russie n’a pas l’intention de fournir.

– Mais, selon ses déclarations, l’Iran ne produit que de l’uranium faiblement enrichi…

– La technologie est la même pour produire de l’uranium faiblement ou hautement enrichi : il suffit de multiplier le nombre d’étages sur les cascades.

– A-t-on trouvé en Iran des traces d’uranium hautement enrichi ?

– Chacun peut vérifier dans les derniers rapports de l’AIEA, qui sont sur internet, que l’Agence de Vienne n’a toujours pas trouvé, après trois ans d’enquête, d’explication convaincante à certaines contaminations en uranium très enrichi, ce qui alimente naturellement les soupçons de la production indigène.
« Violation caractérisée »

– Faut-il conclure que l’ambition iranienne est clairement militaire ?

– Le programme iranien a repris en 1985 en pleine guerre avec l’Irak et alors qu’aucun programme électronucléaire existait, l’Iran a développé des technologies comme l’enrichissement par laser qui consomme autant d’énergie qu’il en produit, donc tout à fait anti-économique. Enfin, Téhéran a reconnu avoir reçu la technologie pour l’usinage d’uranium métal en demi-sphères, qui n’a aucune autre finalité que la construction d’une arme. Et qui, en outre, demeure une violation caractérisée de l’article 2 du Traité de non-prolifération nucléaire dont l’Iran est signataire. Comme l’a rappelé le ministre des Affaires étrangères, le programme iranien n’a aucun sens s’il est civil et prend au contraire toute sa signification s’il est militaire.

– L’Iran est-il si prêt de la bombe ?

– Les 164 centrifugeuses assemblées à la mi-mars correspondent à un module du pilote de 3.000 machines. L’installation pourrait être terminée d’ici la fin 2006 si toutes les pièces de centrifugeuses sont bien disponibles en Iran. Et la quantité d’uranium enrichi nécessaire à une arme (25 kg selon l’AIEA) pourrait alors être produite en 2007. Voilà pourquoi le temps presse pour la diplomatie.

Propos recueillis par Sébastien MICHAUX

•  (1) Le dernier en date vient de sortir aux éditions Autrement « L’Iran, la bombe et la démission des nations ».