Le Liban et l’addition de l’Irak

De Pierre Rousselin.

Le Figaro, 24 novembre – Editorial – L’assassinat de Pierre Gemayel n’est pas un assassinat politique de plus au Liban. Après la guerre entre Israël et le Hezbollah, la reprise à Beyrouth des meurtres de personnalités antisyriennes est un signal qui montre que le pays du Cèdre est un enjeu majeur de la sourde confrontation entre les États-Unis et l’Iran sur l’échiquier du Moyen-Orient.

Certes, à court terme, ce nouveau crime ne favorise ni la Syrie ni le Hezbollah pro-iranien. Damas et ses alliés soulignent que l’assassinat est sur¬venu au moment précis où la Syrie pouvait sortir de son isolement, l’idée d’un dialogue avec les États-Unis faisant son chemin à Washington pour aider à stabiliser l’Irak.
 
Quant au Hezbollah, il voit son offensive contre le gouvernement Siniora, lancée avec la démission des ministres chiites, sérieusement compromise. On l’a vu aux funérailles, hier, de Pierre Gemayel : l’assassinat galvanise les forces antisyriennes et empêche le Hezbollah d’organiser, comme prévu, ses propres manifestations en vue de faire tomber un gouvernement soutenu à bout de bras par les puissances occidentales.
 
Faut-il, pour autant, voir dans l’assassinat du ministre chrétien un sombre complot visant à jeter l’opprobre sur une Syrie qui serait dénoncée injustement ? Faut-il y voir une manoeuvre cynique pour faire barrage au Hezbollah ? Évidemment, non.
 
Pour Damas, comme pour Téhéran, la stratégie de la tension au Liban est une ligne de conduite constante dont ils savent très bien tirer les bénéfices. Il y a d’abord le Tribunal international devant statuer sur le meurtre de Rafic Hariri.
 
Pour le régime syrien, directement mis en cause, échapper à un verdict accusateur est une question de survie. Pierre Gemayel a été tué précisément le jour où le Conseil de sécurité de l’ONU statuait sur le Tribunal. Quels que soient les ¬commanditaires, leur message est clair : rien ne les arrêtera dans leur détermination à y faire ¬obstacle. La déstabilisation du pays du Cèdre sert, par ailleurs, d’argument à Damas pour justifier son retour éventuel sur la scène libanaise.
 
Quant à Téhéran, après l’échec de la campagne israélienne contre le Hezbollah, ses objectifs au Levant sont tout aussi évidents.
 
La République islamique veut toucher les dividendes politiques de son soutien militaire à ses alliés libanais, en obtenant une représentation chiite plus forte au gouvernement. L’enjeu ultime étant de faire du Liban une tête de pont iranienne sur la Méditerranée, tout ce qui, à moyen ou à long terme, affaiblit l’alliance entre chrétiens et sunnites va dans le bon sens.
 
Le jour où les États-Unis seront obligés de demander aux Syriens et aux Iraniens de les aider à stabiliser l’Irak, comme le suggère la commission Baker, Damas et Téhéran feront monter les enchères. Ils ont sans doute déjà commencé. Car pour l’Iran comme pour la Syrie, le Liban reste l’élément fondamental d’une montée en puissance sur la scène régionale. C’est là que les États-Unis risquent de payer l’addition de l’Irak.