Lanalyse de Georges Malbrunot
Le Figaro – LIran mène en Irak une politique «schizophrénique» , selon les États-Unis, qui entament aujourdhui à Bagdad un dialogue avec la République islamique, le premier du genre depuis 2002. Dun côté, Téhéran soutient le gouvernement, cautionné par Washington.
De lautre, ses milices arment, entraînent et financent des groupes qui attaquent des soldats américains. Appui au processus politique. Aide aux rebelles anticoalition. Le paradoxe, en fait, nest quapparent. Chez son voisin irakien, Téhéran agit avec cynisme et pragmatisme, en fonction de ses seuls intérêts. Pour garantir sa survie face aux menaces américaines liées à ses ambitions nucléaires, le régime iranien y a patiemment bâti une stratégie de nuisance, destinée à être, le moment venu, un interlocuteur incontournable. La tactique savère pour linstant payante. Opposé à toute discussion avec lIran, tant que celui-ci naurait pas suspendu ses activités denrichissement duranium, Washington a finalement accepté de parler avec les représentants des mollahs.
Les Iraniens ne veulent plus dun Irak hostile, comme du temps de leur ennemi juré Saddam Hussein, qui leur fit la guerre entre 1980 et 1988. Pour stabiliser les relations avec son voisin arabe, la République islamique apporte un appui politique au Conseil suprême de la République islamique en Irak, la principale formation chiite au cur du pouvoir irakien, quelle a abritée pendant sa longue opposition à Saddam Hussein. Des alliés fiables que Téhéran influence, pour façonner, par exemple, une loi pétrolière qui ne lui soit pas hostile. Mais contre des dizaines de milliers de soldats américains à leurs portes, les Iraniens nhésitent pas à jouer, en parallèle, la carte du bouillonnant leader chiite, Moqtada al-Sadr, qui vient de rentrer chez lui à Koufa après sêtre refugié en Iran, et dont lagenda antiaméricain converge avec le leur.
LIran veut un retrait américain dIrak, mais un retrait «programmé et annoncé». Téhéran, désormais, se dit prêt à aider les États-Unis à élaborer «une stratégie de sortie» dIrak. «Leur invasion a été un désastre; faisons en sorte que le retrait ne soit pas aussi un désastre», affirme le vice-ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. Un repli américain en bon ordre passera-t-il par des concessions occidentales sur le nucléaire iranien? Officiellement, il nen est pas question. De part et dautre, on circonscrit ce début de dialogue au bourbier irakien, mais il ne faut pas écarter des contacts secrets, entre les deux camps.
LIran redoute de faire les frais dune guerre civile généralisée, conséquence dun départ précipité des troupes américaines dIrak. «Il doit y avoir un plan», insiste-t-on à Téhéran, où lon mesure aussi les limites de lengagement auprès de la majorité chiite dIrak. Celle-ci descend de tribus arabes, installées là depuis plusieurs siècles. Arabes et non persanes, comme la bien montré leur appui à Saddam Hussein pendant le conflit face à lIran.
Fragile, linfluence iranienne en Irak est aussi aléatoire, à limage de la relation en dents de scie entre Sadr et Téhéran. Les sadristes ne ressemblent pas aux chiites libanais du Hezbollah, fidèles alliés du guide de la révolution et numéro un du régime, Ali Khamenei. Leur allégeance va dabord à Moqtada al-Sadr, dont lagenda national, fondé sur le refus de toute ingérence étrangère, ne peut quagacer Téhéran. Mais face à la soldatesque américaine, Sadr a besoin de lappui financier et logistique iranien.
Surtout en période de crise, comme ce fut le cas durant lété 2004, lorsque Téhéran alla jusquà proposer des soins et un refuge aux blessés de lArmée du Mahdi, la milice sadriste. Pourtant, quels que soient les efforts entrepris pour consolider ce mariage de raison, lIran peine à trouver un terrain dentente durable avec des sadristes, de plus en plus populaires chez les chiites dIrak. Et si le séjour iranien de Sadr sest prolongé pendant cinq mois, cest sans doute que les deux parties ont eu bien du mal à sentendre sur les principaux dossiers au cur de leur «partenariat»: les formes de la confrontation antiaméricaine et lapaisement des conflits avec les autres factions chiites dIrak.
Au fur et à mesure que les menaces américaines sur lIran se précisent, Téhéran répond en durcissant son aide aux insurgés irakiens : livraison dengins explosifs de plus en plus sophistiqués, implication des gardiens de la révolution dans lenlèvement puis lassassinat de cinq soldats américains (ce qui entraîna la capture de cinq Iraniens accusés par les États-Unis dêtre des agents du renseignement iranien). Jusquaux dernières révélations dun appui iranien aux rebelles sunnites, cette fois.
Tant que les soldats américains resteront en Irak, malgré des divergences, laide logistique et militaire de Téhéran devrait se poursuivre. Mais demain ? Téhéran nest pas à labri dune montée dun sentiment anti-iranien chez les chiites irakiens, comme ce serait déjà le cas dans le Sud, où lafflux darmes iraniennes inquiète. Ces derniers mois, certaines factions de lArmée du Mahdi, opposées à un rapprochement trop marqué avec les Iraniens, se sont désolidarisées de leur chef. De quoi attiser le débat interne au sommet du pouvoir à Téhéran, où lhydre à plusieurs têtes est parfois divisée sur les cartes à jouer en Irak, avec dun côté le ministère des Affaires étrangères, méfiant à légard des sadristes, et de lautre les gardiens de la révolution, prêts à toutes les alliances contre les Américains. Mais comme sur tous les dossiers stratégiques, cest le guide de la révolution qui finira par trancher.

