Concevoir l’inconcevable

De Arnaud de BORCHGRAVE
 
The United Press International – A peine les Etats-Unis ont-ils envahi l’Irak en mars 2003 que l’Iran a envoyé des centaines d’agents en Irak pour aider la majorité chiite à conforter un soudain avantage géopolitique : le contrôle par la majorité chiite (60 pourcent) de la minorité sunnite (20 pourcent) qui les avaient réduits en esclavage pendant des générations. Ce fut le moment de la revanche.

Avant la fin de l’année 2003, les services de renseignement jordaniens ont informé la CIA que « plusieurs centaines de milliers de personnes avaient traversé la frontière iranienne (longue de 1500 kilomètres), y compris des réfugiés chiites irakiens qui s’étaient enfuis lorsque Saddam a attaqué l’Iran en 1980 (guerre qui a duré huit ans et qui a fait environ un million de morts des deux côtés). Ainsi, plusieurs centaines de Gardiens de la Révolution iraniens sont entrés et se sont dispersés dans les villes principales afin de former des volontaires pour deux grandes milices chiites, l’armée Mahdi et l’organisation Badr.
 
Presque quatre années plus tard, chaque puissance majeure et chaque acteur régional plus petit joue son rôle en Irak, se préparant tous à la période qui suivra le départ des Américains du pays. Lorsque le président Bush dit : « nous allons traquer et anéantir les réseaux qui fournissent des armes sophistiquées et un entraînement à nos ennemis en Irak », il sait que cette campagne ne peut se confiner à l’Irak. Le défi, selon Bush, « se joue dans tout le Moyen Orient » et « il s’agit du combat idéologique décisif de notre ère ». Bien entendu, celui-ci ne peut être mené sans sortir des frontières de l’Irak afin de semer le trouble dans les refuges privilégiés des ennemis.
 
L’Iran passe clandestinement depuis des années des engins explosifs improvisés sophistiqués et contrôlés à distance. Interdire la frontière est une promesse en l’air qui revient à interdire les combattants talibans du Pakistan d’entrer en Afghanistan.
 
Prendre pour cible une poignée de Gardiens de la Révolution dans un « consulat » iranien à Irbil n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. Cela a rendu furieux le gouvernement irakien qui n’a pas été consulté.
 
Le Premier ministre Nuri al-Maliki, comme ses deux prédécesseurs, a investi beaucoup de temps et d’efforts pour cultiver des relations plus proches avec Téhéran. L’Iran a répondu en envoyant 2 milliards de dollars d’aide pour les écoles et la modernisation du réseau électrique. En plus de milices chiites, l’Iran soutient également les insurgés sunnites, ignorant leurs différends théologiques, afin de creuser un fossé entre les djihadistes étrangers et les islamistes irakiens. Tous ces groupes considèrent les États-Unis comme une menace plus dangereuse que l’Iran.
 
Les efforts des USA pour empêcher l’Iran de mener des transactions financières avec des banques étrangères prouvent que la politique de l’administration Bush sur le rôle de l’Iran en Irak est précisément l’opposée de ce qu’a recommandé l’Iraq Study Group le mois dernier : un renforcement, non des troupes américaines en Irak, mais des contacts diplomatiques des USA avec l’Iran et la Syrie dans le but de former un consensus sur la manière de stabiliser de l’Irak.
 
S’attaquer à l’Iran à l’intérieur des frontières irakiennes est aussi illusoire que de s’attaquer au  Viêt-Cong dans le sud du Vietnam sans avoir recours aux forces aériennes américaines au nord du 17ème parallèle dans le nord du Vietnam. Une aggravation des hostilités est inévitable dans la situation géopolitique actuelle, et publiquement bienvenue par un nombre croissant de hauts responsables israéliens.
 
Le dernier est Daniel Ayalon, ambassadeur israélien aux États-Unis tout juste en retraite, qui a déclaré à Claude Salhani d’UPI : « l’Iran devra être arrêté, il n’y a aucun doute là-dessus ». Non seulement sont-ils capables d’équiper un groupe terroriste d’armes nucléaires, mais « ils peuvent devenir le contrôleur de facto de tout l’approvisionnement en pétrole venant du Moyen Orient, ou (du moins) dicter les prix du pétrole ».
 
L’Iran, pendant ce temps, recueille du soutien pour une alliance antiaméricaine de régimes radicaux en Amérique latine, composée de Hugo Chavez au Venezuela, des milices chiites en Irak, du Hezbollah au Liban, du Hamas et du Djihad islamique dans les territoires palestiniens. La guerre clandestine de l’Iran vise également les régimes sunnites d’Arabie Saoudite, d’Egypte et de Jordanie. Dans une telle volière de perturbateurs au Moyen Orient, la dictature syrienne est naturellement du côté des prédateurs. Les Saoudiens ont bien fait comprendre à l’administration Bush qu’ils assisteraient leurs frères sunnites en Irak avec des armes et de l’argent. Ce sont là les ingrédients d’une mixture explosive qui causera la
destruction de la région.
 
Pendant une année entière avant l’invasion de l’Irak, l’administration Bush était dans le déni tout en planifiant une guerre décidée depuis longtemps. Un bombardement éclair soutenu, de trois nuits, contre les sites nucléaires iraniens est prêt à être lancé sur-le-champ depuis Diego Garcia et deux porte-avions stationnés dans le Golfe d’Oman et le Golfe Persique. Des navires et sous-marins de renfort sont aussi prêts à tirer des missiles de croisière.
 
Il n’y a aucun doute sur le fait que l’Iran participe aux attaques contre les troupes américaines en Irak. Mais personne ne sait vraiment si une campagne de bombardements va décourager ou stimuler la mollahcratie. Il est quasi-certain que le président Mahmoud Ahmadinejad préfèrerait personnellement une confrontation militaire. Le syndrome de « l’apocalypse pendant sa propre existence » lui permettrait de consolider son pouvoir.
 
Ahmadinejad et certains des généraux des Gardiens de la Révolution les plus bellicistes salivent sans doute à l’idée que les USA soient contraints à un retrait humiliant comme au Vietnam. Ce serait  une victoire pour l’Islam chiite de Téhéran à Beyrouth et Damas en passant par Bagdad, rectifiant ainsi des siècles d’injustice.
 
En comparaison, le « renforcement » récemment annoncé par le président Bush pour restaurer le pouvoir du gouvernement irakien à Bagdad semble peu cohérent. Déraciner les réseaux iraniens clandestins en Irak est une tâche un peu plus ardue que d’ajouter un bataillon américain à chaque brigade irakienne patrouillant les rues de la capitale. L’infrastructure de l’Iran en Irak grandit plus de la même manière dont le Viêt-Cong et les nord-vietnamiens ont criblé le sud Vietnam. Le quartier général d’une division du Viêt-Cong a été creusé en dessous du quartier général d’une division américaine, à l’insu du renseignement militaire.
 
Le gouvernement Maliki sait que la présence de l’Iran en Irak a déjà beaucoup plus d’influence que celle de l’Amérique, comme l’a décrit le rapport Baker-Hamilton de l’Iraq Study Group, ce qui explique pourquoi il recommandait un engagement diplomatique avec l’Iran et la Syrie. Maliki sait également que lorsque les USA vont partir, et ce probablement avant la campagne électorale de 2008, l’Iran sera la puissance dominante dans la région.
 
L’armée américaine doit s’attaquer au réseau iranien clandestin sans en informer le gouvernement dysfonctionnel de Maliki, qui cultive des relations proches avec Téhéran et qui est infiltré de toutes parts par des agents iraniens. Agir autrement serait risquer des vies américaines pour rien. Cependant, Maliki doit être tenu au courant.
 
C’est dans l’intérêt de l’Iran de provoquer le chaos en Irak afin de précipiter le retrait des États-Unis. La mise en œuvre d’un redéploiement stratégique dépend plus des décisions prises à Téhéran qu’à Washington. Et l’on trouve peu de réconfort dans l’idée que l’Iran ne veuille pas de guerre civile totale en Irak.