Le baromètre de l’influence iranienne en Irak
par Dominique Brière
La Revue parlementaire, septembre 2009 – L’examen de passage de l’ambassadeur des Etats-Unis en Irak au congrès américain a été une véritable mise en cause de la politique irakienne de l’administration Obama. La plus grave critique a porté sur la passivité des forces américaines lors de l’attaque par les forces irakiennes du camp d’Achraf qui abrite 3500 membres des Moudjahidine du peuple à une centaine de km de Bagdad.
Du 28 au 30 juillet dernier les forces spéciales de la police irakienne appuyées par des unités de l’armée ont attaqué le camp pourtant désarmé depuis 2003. Le bilan est extrêmement lourd : 11 morts et 500 blessés parmi les résidents et 36 autres enlevés par les assaillants dont plusieurs blessés. Selon Amnesty International ces personnes ont été torturées et transférées vers un poste de police à proximité du camp. La plupart des victimes ont été tuées par balles, certains ont succombé d’une commotion cérébrale suite aux coups de massues et de barre de fer ou de hache infligés par les soldats irakiens. La violence était telle que plusieurs soldats américains témoins de l’attaque ont été sous le choc.
C’est justement cette passivité des forces américaines qui a suscité la colère des membres du Congrès. En effet les autorités américaines avaient octroyé le statut de personnes protégés aux 3500 habitants d’Achraf en vertu de la IVe convention de Genève après que ces derniers, membres des Moudjahidines du peuple (OMPI), l’opposition iranienne, aient accepté en 2003 un désarmement volontaire.
Le camp d’Achraf a vu le jour en 1986 quand l’OMPI s’est implanté près de la frontière iranienne. L’Irak était alors en conflit avec l’Iran de Khomeiny et cela l’arrangeait bien. Toutefois l’OMPI a eu l’intelligence de signer un pacte de non ingérence avec l’Irak. Cet accord octroyait au camp d’Achraf et à l’ensemble des bases de l’OMPI un statut d’extraterritorialité de facto. Les Moudjahidine ont pris le soin de ne pas s’ingérer dans les conflits intérieurs en Irak. Ce qui plus tard leur a rendu un grand service, à l’exception des milieux extrémistes liés à l’Iran, l’opinion irakienne, leur restent acquise.
L’attaque contre Achraf n’est donc certainement pas une priorité irakienne mais une préoccupation iranienne. En effet, en février les Etats-Unis appliquant l’accord avec l’Irak, transfèrent la protection d’Achraf aux forces de Bagdad. Bon nombre d’organisations de défense des droits de l’homme mettent en garde Washington : le gouvernement irakien est trop fragile et ne pourra tenir face à la pression de Téhéran. De fait, le 28 février, le guide suprême iranien rassuré du retrait américain exhortent publiquement les autorités irakiennes à appliquer un accord jusque là secret de démantèlement d’Achraf et d’expulsion de ses habitants. C’est alors que le blocus d’Achraf commence, produits de première nécessité, médicaments, etc. n’entrent plus. Mais la goutte qui va faire déborder le vase, c’est l’insurrection en Iran. Le régime peine à stopper la ferveur de la rue par la répression la plus terrible. La torture et les viols dénoncés par les opposants à l’intérieur n’arrivent pas à faire reculer la détermination des Iraniens à changer leur destin. Le régime déclare que derrière l’insurrection se trouvent les Moudjahidine du peuple. Achraf est pointée du doigt. Dans un simulacre de procès, à côté de la jeune enseignante française, Clotilde Reiss, présentée comme bouc émissaire étranger, on voit aussi des dizaines de jeunes accusés d’appartenir à l’OMPI.
L’Iran fait donc pression sur le Premier ministre Maliki pour en finir avec Achraf. Mais c’était sans compter sur l’ampleur de la résistance, à mains nues, des résidents du camp. L’opération traine. Les scènes de sauvagerie des troupes irakiennes, dont la Ve division constituée d’ancien miliciens chi’ite formée en Iran, sont filmées par les résidents comme pour l’insurrection à Téhéran et font le tour du monde. Les ingrédients d’un grand scandale sont là : les autorités américaines se précipitent pour dire leur surprise devant la cruauté de l’attaque.
Mais elles ne peuvent totalement se désengager : en 2004, elles ont signé un accord avec les habitants d’Achraf en contrepartie de leur désarmement, prenant en charge leur protection jusqu’à la clarification de leur statut. D’autre part, bien qu’elles aient passé la main aux Irakiens, selon l’expert en droit international le Pr. Eric David, l’art. 45 de la 4e convention de Genève prévoit que, si l’Etat d’accueil des personnes protégées n’applique pas la Convention « la Puissance par laquelle les personnes protégées ont été transférées devra, à la suite d’une notification de la Puissance protectrice, prendre des mesures efficaces pour remédier à la situation, ou demander que les personnes protégées lui soient renvoyées.»
Autrement dit les Américains peuvent réclamer la protection du camp. C’est ce que réclament les résidents d’Achraf, et leurs familles et sympathisants à travers le monde qui ont entamé une longue grève de la faim qui a dépassé le seuil citrique des quarante jours. Ils réclament la libération des 36 otages, le retrait des troupes irakiennes d’Achraf, l’installation d’une mission d’observation permanente de l’ONU dans le camp et, en attendant, la protection provisoire des troupes américaines. Selon la presse américaine, l’enjeu d’Achraf est devenu le baromètre de l’influence iranienne en Irak. Mais plus encore, le sort d’Achraf semble influencer directement le cours des évènements en Iran.

